Retard en lecture, difficulté en lecture chez mon enfant: intervenir ou pas?

Écrit le : 22 juin 2020
Par : Mandy Vallière
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Une des questions que plusieurs parents se posent lorsqu’ils observent certains retards dans l’acquisition de la lecture chez leur enfant, c’est s’il est trop tôt pour intervenir. On peut en effet espérer, et cela arrive d’ailleurs, que les choses se stabiliseront éventuellement par elles-mêmes. De plus, on peut parfois se demander à quel point la lecture est importante dans le quotidien d’un enfant pour qui cette activité est plus ou moins, et selon le contexte moins que plus, appréciée.

La source première du texte de ce blogue provient d’une conférence donnée par Lyne Bessette, Ph. D. et orthopédagogue, lors du Colloque annuel de l’Association Des Orthopédagogues du Québec (ADOQ) de 2019, et portant sur la fluidité en lecture. Les informations recensées se basent sur des articles et études dont les hyperliens sont fournis, afin que vous puissiez les consulter si vous le désirez.

Il vise, dans un premier temps, à mettre en lumière quelques-uns des bénéfices que peut retirer un enfant lisant fréquemment à pratiquer cette activité. Un aperçu de ce que peut vivre le lecteur en difficulté sera aussi présenté. Bien que l’objectif ne soit pas d’être alarmiste, certaines informations concernant le parcours habituel du lecteur et les obstacles et conséquences envisageables pour celui éprouvant des difficultés à lire peuvent alimenter la réflexion d’un parent qui commence à s’inquiéter. Enfin, des pistes de solution, car il y en a bien sûr, seront présentées en conclusion.

 

Pourquoi est-il utile de lire beaucoup?

D’abord, il faut se rappeler que toute compétence se développe par le travail. Cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage, dirait l’autre. Il en va de même pour la lecture. On peut aussi assez simplement concevoir que plus la lecture est aisée pour l’enfant, plus il aura tendance à lire spontanément, donc fréquemment, à en tirer du plaisir, mais aussi à poursuivre le développement de sa compétence.

Maintenant, quels bienfaits l’apprenti lecteur peut-il espérer tirer d’une pratique fréquente de la lecture?

 

Amélioration de la fluidité – quand la fluidité s’abreuve à sa propre source

La fluidité est un instrument important du développement des compétences en lecture et de la capacité à créer du sens à partir de ce qui est lu. Dans son mémoire, Élisabeth Boily (2011), s’inspirant de divers auteurs, présente la fluidité comme étant l’aptitude à lire un texte avec rapidité, précision et prosodie. Il s’agirait d’un pont entre l’identification des mots et la compréhension. Cette lecture peut d’ailleurs être faite à haute voix ou de façon silencieuse.

Comme on peut s’en douter, le fait de buter sur les mots, de lire trop lentement ou de façon saccadée sans regrouper les mots de façon cohérente, ou encore sans respecter la ponctuation, sera nuisible à la compréhension. Or, plus le lecteur lit, plus il devient fluide et est en mesure d’apprécier l’activité de lire, puisque, entre autres gains, il sera davantage en mesure d’en tirer du sens, ce qui constitue après tout la finalité de cette activité.

 

Reconnaissance des mots

La reconnaissance des mots est une caractéristique indissociable de la fluidité. Plusieurs façons de favoriser une reconnaissance des mots efficace peuvent être identifiées. Ce traitement, dit “logographique”, passe essentiellement par la reconnaissance visuelle des mots, traités dans leur entièreté.

Mots fréquents

Un enfant lisant beaucoup sera davantage exposé aux mots fréquents, c’est-à-dire qui apparaissent régulièrement dans les textes qu’il lit (ex.: la, maman, maison, mon, etc.). Il lui sera alors plus naturel de développer un lexique mental lui permettant de reconnaitre instantanément plusieurs mots déjà mémorisés, sans passer par le décodage graphème/phonème. Un graphème est une lettre ou un groupe de lettres associé à un son. Par exemple, le graphème a produit le son /a/ et le graphème au, pour sa part, produit le son /o/. Ce processus de décodage, mécanique incontournable au moment de l’apprentissage de la lecture, constitue toutefois un gouffre pour une énergie qu’on voudrait voir mise ailleurs. Progressivement, le lecteur assidu accroitra ce nombre de mots identifiés automatiquement. Ainsi, il passera moins de temps à traiter l-a ça fait la, et pourra mettre son énergie ailleurs. Il aura dès lors davantage la possibilité de se concentrer sur des processus de plus haut niveau, telle la compréhension  (Boily, É (2011)).

Mots irréguliers

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La méta-analyse de S. E. Mol et A. Bus (2011) amène plusieurs aspects très intéressants concernant la reconnaissance de mots dont l’écriture est dite opaque, en ce sens qu’il est impossible de se baser uniquement sur la correspondance entre les graphèmes et les phonèmes pour les lire. La langue française comporte beaucoup de ce type de mots (ex. : monsieur, orchestre, il est, très). Une plus grande exposition à ces mots en favorisera la reconnaissance et la rétention dans le lexique orthographique de l’apprenant. Cette exposition soutiendra même la création d’une sorte de chemin sémantique, qui permettra au lecteur d’accéder au sens de ces mots plus efficacement et de rendre sa lecture encore et toujours plus fluide, le laissant disponible pour créer du sens.

 

Patrons orthographiques

Le fait de lire fréquemment est aussi associé à l’emmagasinage de certains patrons orthographiques récurrents. Un patron orthographique est une suite de lettres fréquente dans la langue écrite, tels lette, erie, eterie. La reconnaissance de patrons orthographiques permettra à l’enfant de lire de façon plus fluide des mots qui les contiennent et aussi d’en connaitre la prononciation lorsqu’il les rencontre (Allington, 2014). Un de mes élèves, avec qui je travaille justement la fluidité et la reconnaissance des mots irréguliers, m’a affirmé avoir utilisé sa connaissance du patron orthographique “ance” pour écrire le mot “naissance”. Bien sûr, il n’a pas utilisé ce vocabulaire pour m’expliquer sa stratégie, mais quel plaisir de le voir ainsi, non seulement prendre conscience de ce fait, mais en plus le transférer à l’écrit!

 

Augmentation du vocabulaire

Line Laplante (1994) explique bien dans l’article en hyperlien l’importance de la lecture dans l’enrichissement du vocabulaire. En effet, les différents médias auxquels un enfant est exposé, ainsi que les adultes et les pairs avec qui il échange, sont inévitablement des sources importantes d’accroissement du vocabulaire. Il ressort toutefois des études que dès le deuxième cycle du primaire, donc la troisième et la quatrième année dans le système d’éducation québécois, sa principale source d’apprentissage de nouveaux mots est la lecture.

Cependant, le contexte où l’enfant rencontrera un nouveau mot ne lui permettra que rarement d’en intégrer le sens aussitôt. Il lui faudra donc y être confronté dans de nombreux et différents contextes afin qu’il puisse éventuellement en construire un portrait précis. On y revient: il faut lire beaucoup, il faut lire souvent.

L’accroissement du vocabulaire est un aspect particulièrement intéressant lorsqu’on considère que, selon les études, pour dégager une image mentale appropriée d’un texte courant, un lecteur doit comprendre minimalement 95% des mots lus. C’est ce que mentionnent Godbout, Turcotte et Giguère dans un document publié en 2014 et visant l’enseignement de stratégies de compréhension des nouveaux mots. Bien sûr, avant de pouvoir éventuellement déduire le sens de nouveaux mots, il faut aussi pouvoir les lire efficacement.

 

Lecteur en difficulté

L’inverse de ce qui précède est toutefois malheureusement tout aussi vrai chez le lecteur en difficulté. Ainsi, l’enfant dont la compétence en lecture se développe moins aisément aura beaucoup moins tendance à lire de façon spontanée qu’un lecteur habile. Il reconnaitra par le fait même moins de mots, concentrera davantage d’énergie cognitive à tenter de les décoder, conservera moins de cette énergie si précieuse pour mettre en oeuvre des stratégies favorisant sa compréhension. Ce contexte frustrant l’amènera vraisemblablement à moins lire et ainsi à être exposé à un moins grand nombre de mots nouveaux qui lui permettraient d’élargir son vocabulaire et… de comprendre mieux ses lectures.

 

Cheminement attendu et impacts des difficultés en lecture

Il s’agit dès lors d’une spirale négative qui peut s’installer, et plus le temps passera, plus l’écart entre les lecteurs de compétences différentes se creusera, au fur et à mesure qu’ils seront ou non exposés à davantage d’occasions de lire.

Lyne Bessette, citant Giasson (2011) et Chall, Jacobs et Baldwin (1990), dresse en quelque sorte le portrait du développement attendu des jeunes lecteurs au cours de leur cheminement au primaire.  Ainsi, lorsqu’ils amorcent leur parcours scolaire, en première année, les élèves en sont au tout début de leur apprentissage de la lecture. Au départ, ils devront se familiariser avec la mécanique, en quelque sorte, du langage écrit, soient essentiellement les correspondances entre les graphèmes et les phonèmes. Avec le temps et la répétition, cette compétence se développera, les apprenti lecteurs seront aussi plus aptes à reconnaitre de plus en plus de mots, aspect qui influencera leur fluidité et, du coup, leur compréhension. À la fin de leur première année, on dira de ces élèves relativement efficaces qu’ils sont devenus des lecteurs débutants.

Dès la deuxième année, on peut s’attendre à ce que cette aptitude à lire de façon fluide s’installe de façon plus stable. Lors de leur troisième année, les élèves devraient atteindre un niveau de lecture dite courante. Puis, en quatrième année, un lecteur devrait être en mesure d’utiliser la lecture pour comprendre et apprendre.

Cependant, les recherches démontrent qu’un lecteur éprouvant des difficultés en lecture à la fin de sa première année demeurera vraisemblablement un lecteur considéré faible lors de sa deuxième, de sa troisième et de sa quatrième année (Landerl, K. et Wimmer, H. (2008)).

D’ailleurs, de façon plus spécifique, Hernandez (2011) présente une étude menée auprès de 4000 élèves. Il y est démontré qu’un élève n’étant pas efficace dans sa maitrise de la lecture en 3e année est quatre fois plus à risque d’abandonner l’école avant l’obtention de son diplôme. Il s’agit d’une donnée troublante, bien sûr.

 

En conclusion

Conséquemment, si vous vous demandez encore s’il est pertinent d’offrir un soutien personnalisé à votre enfant qui éprouve certaines difficultés dans le développement de ses compétences en lecture, les informations mentionnées précédemment pourront vous guider dans votre réflexion. Si vous faites le choix de réagir, retenez que le plus tôt sera le mieux. Construire rapidement des bases solides constitue la meilleure façon de développer des compétences favorisant un parcours scolaire plus motivant et enrichissant.

Plusieurs ressources s’offrent à vous, en premier lieu l’enseignante de votre enfant, qui peut vous guider dans les diverses façons de l’aider.

Une orthopédagogue peut aussi soutenir votre enfant, répondre à vos interrogations ou à vos doutes, ou vous pister vers des démarches pouvant alimenter votre réflexion.

Allington (2014) indique que donner accès au plus grand nombre possible de livres à votre enfant, dès son plus jeune âge, constitue une stratégie gagnante sans contredit! De ce point de vue, la simple fréquentation de la bibliothèque du quartier peut constituer un facteur de protection pour votre enfant.

Lecture plaisir.jpg

Je me permettrai de terminer sur cette note éditoriale. Ainsi, dites-vous que lire avec votre enfant, sous le mode du plaisir, est une des meilleures façons de lui donner le goût de la lecture et de lui ouvrir la voie vers la joie que peut apporter la lecture sous toutes ses formes. Il n’est pas nécessaire de lire des mots. Les albums sans texte sont une ressource souvent oubliée ou négligée. Pourtant, il s’agit d’une merveilleuse façon d’entrer en contact avec le “livre-objet”, sans que l’anxiété pouvant être liée à la lecture de mots soit éveillée. Vous aimeriez des suggestions à ce sujet? N’hésitez pas à le mentionner en commentaire.

 

Une orthopédagogue, c’est quoi au juste?

À ce stade-ci, peut-être vous demandez-vous ce qu’est une orthopédagogue précisément? Cette définition de l’Association Des Orthopédagogues du Québec est des plus éclairantes:

« L’orthopédagogue est un pédagogue spécialisé dans le domaine des sciences de l’éducation qui évalue et qui intervient auprès des apprenants qui sont susceptibles de présenter, ou qui présentent, des difficultés d’apprentissage scolaire, en lecture, en écriture ou en mathématique, incluant les troubles d’apprentissage. » (https://www.ladoq.ca/orthopedagogue).

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